Nous vivons les derniers jours de la Réforme

Interview de Stanley Hauerwas, publiée dans l’hebdomadaire protestant Réforme du 8 janvier 2021

Né en 1940 à Dallas, aux États-Unis, le méthodiste Stanley Hauerwas est l’un des grands théologiens protestants contemporains. Auteur prolifique, il a notamment consacré de nombreux travaux aux questions d’éthique. Peu de ses ouvrages ont été traduits en français, comme Des étrangers dans la cité (Cerf, 2016) et L’Amérique, Dieu et la guerre (Bayard culture, 2018). Dans cet entretien donné à Réforme à la fin 2020, il dresse un bilan sans concession des défis auxquels son pays est confronté, et expose ce qu’être chrétien signifie aujourd’hui dans un monde marqué par la pandémie.

Quel est votre regard sur la situation inédite qu’ont traversée les États- Unis lors de la dernière élection présidentielle ?

Nous avons connu une crise constitutionnelle d’une extrême gravité. Comme toute démocratie digne de ce nom, la démocratie américaine repose sur l’État de droit, et l’État de droit a tant été malmené par Donald Trump que je crains qu’il ne soit difficile de s’en remettre. Le rôle qu’ont joué les chrétiens, tout au long du mandat de Trump, a été profondément ambigu. En le soutenant sans ambages, la droite religieuse et plus particulièrement les évangéliques se sont discrédités, au point que nous risquons d’assister je pense à la fin du témoignage évangélique aux États-Unis. Le problème, avec les évangéliques américains, est qu’ils sont américains avant d’être chrétiens, et on l’a vu de façon très nette dans leur soutien sans faille au président. Dans les années 1990, ces mêmes évangéliques tenaient un discours extrêmement critique à l’endroit de Bill Clinton, le président d’alors. C’était d’ailleurs justifié à bien des égards. Pourquoi n’ont-ils pas maintenu cette exigence avec Donald Trump ? Pourquoi ont-ils fermé les yeux sur chacune de ses frasques ? Voilà ce dont je parle quand j’emploie le mot « ambigu ».

Outre la pandémie et la campagne pour l’élection présidentielle, l’année 2020 a été marquée aux États-Unis par le mouvement Black Lives Matter et ses revendications de justice sociale et « raciale ». Comment analysez-vous l’ampleur qu’a prise Black Lives Matter ?

J’ai toujours pensé que les questions liées à la couleur de peau constituaient le défi moral fondamental de l’Amérique. Pouvons-nous, Américains, reconnaître que nous sommes une nation esclavagiste, une nation bâtie sur un génocide, que nos fautes sont si grandes qu’il n’y a rien que nous puissions faire pour les racheter ? La seule solution, à mon avis, c’est confesser nos péchés et demander pardon, en ayant conscience qu’il existe, au coeur même de l’ethos américain, des défis à surmonter qui pourraient nous mener au bord de la rupture. …

L’idée générale, dans notre pays, a toujours été de considérer que nous sommes un exemple à suivre, une société où, mieux qu’ailleurs, peuvent s’épanouir des individus libres et éclairés. …

Si je dis cela, c’est qu’en tant que nation obsédée par la volonté de servir d’exemple universel, nous manquons fondamentalement de modestie. Ce que j’entends par modestie, c’est d’admettre que notre nation a, des siècles durant, fait travailler des hommes et des femmes littéralement jusqu’à ce qu’ils en meurent. Or, dans la façon dont on enseigne l’histoire aux élèves, on insiste sur le fait que nous, Américains, ne tuons jamais sauf pour de bonnes raisons. Mais on n’apprend pas, ou rarement, que nous vivons sur des terres qui ne nous appartiennent pas, pour le contrôle desquelles nous avons exterminé ou expulsé les Amérindiens, et que nous avons fait tout cela au nom de la « civilisation ».

Non, ce que l’on enseigne, c’est plutôt que nous, les Américains, constituons la société la plus avancée pour affranchir l’humanité de ses limites. Voilà pourquoi je ne parle pas d’éducation publique, mais bien d’éducation nationaliste.

Vous avez consacré plusieurs ouvrages à la guerre. Considérez-vous toujours que le pacifisme soit une réelle alternative à la violence ?

Oui, je le pense. Pour moi, nous devons en tant que chrétiens non pas oeuvrer à supprimer la guerre, car la guerre ultime a pris fin avec la Croix et la Résurrection, mais faire en sorte de vivre avec cette réalité. L’engagement des chrétiens dans la non-violence n’est donc pas tant une manière d’éliminer la guerre qu’une façon de questionner l’idée même que la guerre doive exister. Je ne vous cache pas que ce que je dis là surprend beaucoup de chrétiens, car certains estiment qu’une alternative au pacifisme est la guerre juste. Mais cette dernière notion, si elle est utile pour penser la guerre, peut aussi mener à une impasse.

Car qu’est-ce qu’une guerre, dès lors qu’elle ne serait pas « juste » ? Une boucherie ? Devons-nous parler de « Première Boucherie mondiale » ? Comme ils vivent dans une démocratie, dont les guerres sont menées au nom d’idéaux nobles, la plupart des Américains considèrent que la guerre est une réalité nécessaire. Dans « L’Amérique, Dieu et la guerre », je consacre un chapitre à la notion de sacrifice et de sacrifice de guerre. J’y avance que l’armée est devenue notre ressource morale la plus profonde, car c’est la seule institution qu’il nous reste où il est question de donner sa vie pour une cause plus grande que soi. L’armée américaine, d’une certaine façon, est devenue notre Église.

Selon vous, qu’est-ce qui différencie les protestants des autres chrétiens ?

Je pense que nous vivons les derniers jours de la Réforme. Je ne suis vraiment pas convaincu qu’il y ait encore des raisons valables qui puissent pousser les protestants à ne pas se rapprocher davantage des catholiques, par exemple. Aux États-Unis, si vous demandez à la plupart des luthériens pourquoi ils sont luthériens, la dernière chose dont ils vous parleront est la grâce et la justification par la foi ! On ne sait tout simplement plus ce qui devrait faire de nous des protestants. Mais dans le même temps, il n’y a jamais eu autant de dénominations protestantes…

Quelles devraient être les priorités pour l’Église aujourd’hui ?

C’est une bien vaste question, mais si je devais choisir un élément de réponse, je parlerais du commandement nous enjoignant à ne pas mentir. Car si mettre en oeuvre la non-violence est chose exigeante pour le chrétien, parvenir à rester honnête et fidèle toute notre vie à une même personne n’a rien d’une évidence.

Or, qui ment le plus régulièrement ? Les couples mariés ! Parfois nous avons peur de dire la vérité à notre conjoint, avec lequel nous avons vécu des décennies, car nous craignons, ce faisant, de perdre à jamais une intimité qui a pu se construire sur des non-dits, voire sur des mensonges. Maintenir, tout au long de notre vie, des relations honnêtes, sincères, est un grand défi pour les chrétiens. Mais ce qui fait de nous des chrétiens, c’est que nous sommes liés par le baptême, ce qui crée un contexte dans lequel la vérité peut être dite sans qu’elle nuise à qui nous sommes.

Dans votre ouvrage «The Character of Virtue» (2018, non traduit), vous écrivez que « l’amitié est un autre nom pour l’espérance ». Cette année, du fait de la pandémie, de très nombreuses personnes n’ont pu profiter de leurs proches ni nourrir leurs relations d’amitié. Où est aujourd’hui l’espérance pour ces gens ?

L’espérance demeure, même si l’une des conséquences les plus cruelles de cette maladie est la nécessité de garder ses distances, avec l’impossibilité ne serait-ce que de toucher l’autre – il s’avère que le besoin de toucher l’autre est un aspect fondamental de ce qui fait de nous des humains. Pour moi, cela doit nous enjoindre de dire, davantage que d’habitude, « je t’aime », « je tiens à toi » aux personnes qui nous entourent. De façon plus générale, ce terrible virus est une exacerbation du monde dans lequel l’humanité a toujours vécu : à la fin, nous mourons tous ! Bien que nous souhaiterions souvent ne pas aborder le sujet, nous vivons dans un monde où la mort est bien réelle, et nous n’avons sans doute pas assez réfléchi à ce que cela signifie, pour nous chrétiens, d’être présents les uns aux autres quand la mort surgit.

Quel serait votre conseil pour les Églises chrétiennes, alors que le christianisme est en déclin aux États-Unis ?

Mon conseil serait le suivant : cessons de nous lamenter sur la perte d’influence politique et sociale des Églises, prenons cela comme la façon qu’a choisie Dieu de rendre à l’Église sa liberté. Et sur un plan plus individuel, demandons-nous chaque jour comment vivre de manière à ce que le témoignage d’un sauveur mort sur la Croix, puis ressuscité, détermine le caractère même de nos vies. Je vois cela comme un don, un don que nous devrions célébrer dans un monde qui ne croit plus qu’il est béni.

Propos recueillis par la rédaction de Réforme, à lire ici dans leur intégralité

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