La Cour Suprême des États-Unis torpille le droit à l’avortement

Dans cet article, les mots « conservateur » et « ultra-conservateur » induisent la plupart du temps que les personnes sont des chrétiens engagés, en général issues du parti Républicain.

Alex Wong, Getty images

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 Dans une volte-face historique, la très conservatrice Cour suprême des Etats-Unis a enterré le 24 juin 2022 un arrêt qui, depuis près d’un demi-siècle, avait fait de l’avortement un droit constitutionnel, pour les femmes de l’ensemble des 50 états de l’union. Cette décision ne rend pas les interruptions de grossesse illégales mais renvoie les Etats-Unis à la situation en vigueur avant l’arrêt emblématique «Roe v. Wade» de 1973, quand chaque État était libre de les autoriser ou non. C’est un bouclier juridique qui est tombé. Dès à présent, près de la moitié des états ont annoncé leur intention interdire l’IVG. 

La pression couvait depuis longtemps et c’est Georges W. Bush qui avait porté les premiers coups, en promulgant en 2003 une loi pénalisant l’IVG au-delà de six semaines de grossesse, dite « loi par naissance partielle ». Durant son mandat, GW Bush avait profité du décès du président de la Cour et de la démission d’une de ces membres (Sandra Day O’Connor) pour nommer deux nouveaux membres conservateurs : John Roberts comme président et Samuel Alito.

En 2006, un article visionnaire de Jennifer Merchant[1] annonçait déjà la fragilisation de l’institution suite à ces nominations : « Avec la confirmation de John Roberts et de Samuel Alito, c’est l’avenir de l’arrêt Roe versus Wade qui est en jeu. Si cet arrêt est renversé, la situation qui émergerait alors constituerait un véritable retour au contexte d’avant 1973. Une étude récente du Center for Reproductive Law and Policy indique que sur les 50 États fédérés, 21 seront alors susceptibles d’interdire totalement le recours à l’avortement, et 9 autres d’en assujettir l’accès à des conditions très sévères [2]»

C’est Donald Trump qui va en quelque sorte précipiter le basculement : au cours de son mandat, il va nommer 3 juges ultra-conservateurs, Neil Gorsuch (protestant), Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett – donnant ainsi aux conservateurs une super-majorité de 6-3. C’était le dynamitage annoncé du droit à l’avortement, tout le monde le savait.  

Pendant la pandémie Covid-19, une dizaine d’états ont, en quelque sorte, profité de la situation sanitaire complexe pour imposer des restrictions destinées à interdire ou bloquer la disponibilité des services d’avortement, jugés «non essentiels» (letemps.ch).

À l’heure où l’article est écrit, 13 états ont pris position pour interdire l’IVG, et ce nombre pourrait s’élever à 26 selon certains instituts spécialisés.

La Cour suprême ayant enterré le droit constitutionnel à l’avortement, chaque Etat est désormais libre de faire son choix, et la division du pays va s’affirmer au travers d’un sujet de société clivant. Pour certains militants, le but espéré ou redouté, est de revenir devant la haute juridiction afin de faire reconnaître aux foetus les mêmes droits qu’une personne, ce qui reviendrait à faire de l’avortement un meurtre (tdg.ch). Ce qui serait un séisme mondial.

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[1] Professeur à l’Université Panthéon-Assas, Paris II, Département de langues.

[2] « What if Roe Fell  », disponible sur le site du CRLP, www.crlp.org

8 comments On La Cour Suprême des États-Unis torpille le droit à l’avortement

  • J ‘étais sûre qu’ il y aurait un article sur ce sujet qui aiguise les divergences …Moi je suis ravie de cette décision !

    • Bonjour Martine,
      Oui, comme l’illustre la photo de l’article, la divergence est là, avec ses opposants et ses partisans, parce qu’il s’agit d’un sujet de société clivant. On serait tenté de penser qu’on a là deux sociétés, l’une croyante et l’autre sans Dieu ni maître, mais avec la liberté individuelle comme idéal absolu. Même si on peut imaginer qu’il existe des croyants pro-IVG et des incroyants pro-vie, je pense que c’est quand même l’éthique des religions monothéistes qu’on retrouve du côté des adversaires de l’avortement, avec des franges radicales et d’autres moins.

      Si le processus de retournement va à son terme, avec la reconnaissance des mêmes droits à l’embryon qu’à la personne humaine, ce sera un séisme dans toutes les démocraties libérales, parce que la question va cristalliser beaucoup de passion. Ce qui va impacter d’autres sujets en mode dominos, comme la question de l’identité de genre. Intéressant !

  • Extrait du compte twitter de Robin Reeve, enseignant à la HET PRO.
    « De l’interdiction de l’IVG… Je crains que, tant les intégristes que les progressistes vont me lancer des pierres, mais je prends le risque de dire l’état de mes réflexions. En bref : interdire l’avortement est absurde et criminel, tant que ses causes ne sont pas traitées.
    Voici mes prémisses :
    – une IVG ôte la vie à un être humain (il n’y a aucun moyen scientifique de déterminer quand un embryon « devient » humain).
    – une IVG n’est pas un acte banal
    – une IVG n’est pas une « bonne » solution et ne règle pas la problématique d’une grossesse non désirée
    – une IVG est l’effet d’une chaîne de causes : contraception défaillante, chantage du père, détresse financière, …
    – les femmes ont été opprimées par une domination masculine leur ôtant leur liberté de choix : refuser de voir l’horreur de cette domination est coupable
    – un enfant à naître n’est pas le « corps » de la femme qui le porte ; mais une IVG concerne évidemment le corps de la femme qui y recourt
    – le père de l’enfant devrait pouvoir participer à la réflexion au sujet d’une grossesse non désirée – mais dans des conditions de respect
    – l’interdiction de l’IVG entraîne inévitablement une discrimination entre femmes riches – qui peuvent avorter ailleurs – et pauvres – qui vont recourir à des IVG clandestines
    – les IVG clandestines génèrent une forte mortalité (500 femmes par an en France avant la loi Veil)

    Tous ces éléments m’amènent aux conclusions suivantes :
    – Interdire l’IVG, c’est hypocritement vouloir invisibiliser un effet, sans s’attaquer ses causes
    – Promouvoir l’IVG sans restriction, comme la bonne solution, est aussi très problématique sur le plan éthique

    Donc, bien que je pense que l’IVG ne soit pas une bonne solution, je crois qu’il faut d’abord traiter les causes que leur effet ultime :
    1) promouvoir les diverses formes de contraception, les rendre gratuites et accessibles à toutes et à tous
    2) développer des mesures sociales efficaces pour que les motifs financiers soient éliminés
    3) éduquer l’ensemble de la société, contre l’oppression envers les femmes et pour la responsabilisation des géniteurs
    4) en attendant que ces mesures (qui n’ont jamais été sérieusement mises en place) portent leur fruit, autoriser l’IVG comme un mal nécessaire (et donc la rendre accessible à toutes)
    5) garder à l’esprit qu’une IVG n’est pas la réponse définitive à un problème complexe
    6) ne pas croire qu’interdire l’IVG soit une réponse valable à un problème complexe
    7) ne jamais déshumaniser l’enfant à naître, car c’est un premier pas – que certains franchissent – vers des formes d’élimination de personnes nées (handicapés, vieux, grands malades, etc.).

    Vu que mes attaches spirituelles sont plutôt du côté des « pro-life », je propose ici une auto-critique. Il est formidablement hypocrite d’inverser les priorités : interdire d’abord, puis se proposer vaguement de mettre en place un accompagnement des femmes tentées par l’IVG.
    C’est une tartufferie (« Cachez-moi ce sein que je ne saurais voir »), qui veut mettre la poussière sur le tapis. Ça fait des décennies que la société aurait pu mettre en place des mesures qui réduiraient significativement le recours à l’IVG.
    Les pro-life ont en majorité décidé de culpabiliser les femmes et de juger de leurs situations sous un angle purement moraliste, sans compassion. Les pro-choix, de leur côté, considèrent que la légalisation de l’IVG a tout réglé.
    Bon, je pense avoir donné aux deux bords du débat les armes pour me flinguer. Mais j’espère « contre toute espérance » que les gens raisonnables pourront me rejoindre sur certains points, en s’extirpant de la sclérose d’une polémique mortelle (pour les femmes, pour les enfants).
    PS : Je reste en tension et je suis prêt à revoir certains des aspects de ma compréhension de la problématique ».

  • Que pense le Sarment sur le Sujet ? Peut-être Jérôme a son avis à partager ?
    Bien à vous,
    DARLM

    • Merci pour la question. Je trouve que la vision de Robin Reeve aborde et englobe des aspects importants. Comme lui, je pense qu’il faudrait aller plus loin. Et que l’interdiction de l’IVG ne va pas apporter de solution au péché dont il est le symptôme. Et le péché, ce n’est pas la sexualité (faut-il le préciser) mais la manière dont nous concevons notre liberté, c’est-à-dire sans Dieu.

      Le droit à l’IVG est devenu un monstre qui a largement dépassé la vision de ceux et celles qui l’ont voulu pour la société. Dans son discours à l’Assemblée Nationale le 26 novembre 1974, Simone Veil entrevoyait bien le problème : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ? Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme – Je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.
      C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi si le projet tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler, et autant que possible en dissuader la femme.»

      Lorsqu’il est cité par les pro-IVG, le discours est la plupart du temps tronqué de la dernière phrase citée ici. Ou pour la déformer. Pour exemple, dans son commentaire, le site de Radio France détourne le sens initial : « C’est toujours un drame » : « un drame, qui, à l’heure où Simone Veil, ministre de la santé de Valéry Giscard D’Estaing, parle à la tribune de l’Assemblée, coûte la vie à 5000 femmes françaises chaque année ».

      Simone Veil ne parlait pas du drame de la mort de 5 000 femmes chaque année des suites de complications médicales d’avortements clandestins, mais du drame de l’avortement lui-même, inévitablement traumatisant pour le corps et le psychisme de la femme et pour son entourage. C’est assez symptomatique de la manière dont la société façonne ses propres valeurs, ici une marque de nihilisme évident.

      Sur le fond, le chrétien/disciple ne peut évidemment pas être favorable au principe de l’IVG sans discernement, qui devient une incitation voire un encouragement comme l’exprimait de manière visionnaire Simone Veil. L’idéologie moderne de la liberté absolue, constitue une sorte de religion (de soi), avec son culte (de soi), auquel on sacrifie une quantité innombrable de victimes, à l’image de l’ancien Moloch, qui recevait des sacrifices d’enfants.
      L’état de péché du monde nécessite des interdits, mais ils ne règlent rien. Nous savons que c’est le cœur qui doit être changé.

      • (L’idéologie moderne de la liberté absolue, constitue une sorte de religion (de soi), avec son culte (de soi), auquel on sacrifie une quantité innombrable de victimes, à l’image de l’ancien Moloch, qui recevait des sacrifices d’enfants.
        L’état de péché du monde nécessite des interdits, mais ils ne règlent rien. Nous savons que c’est le cœur qui doit être changé. ) Yes yes yes l’être humain séparé de Dieu offre des sacrifices humains pour satisfaire ses culpabilités .d’où l ‘existence du dieu Moloch pour apaiser les pécheurs …… Rien ne change, ce sont toujours les mêmes puissances de génération en génération qui ligotent les âmes séparées de celui qui peut les affranchir de leur péchés .

  • Bonjour Jérôme et bonjour à tous,

    En effet, merci à Robin Reeve pour sa prise de position courageuse, résolument (et pertinemment) « pro-vie » !
    Sinon, le saviez-vous ? Dans son livre Bad Faith : Race and the Rise of the Religious Right (« Mauvaise foi : race et émergence de la droite religieuse »), l’historien Randall Balmer repousse l’idée que l’arrêt Roe v. Wade concernant l’avortement soit à l’origine de l’engagement des évangéliques dans l’action politique, la décrivant comme un mythe. Balmer affirme que le facteur déterminant était, en fait, la réaction des conservateurs religieux aux initiatives de l’administration visant à supprimer les exonérations fiscales accordées à des écoles privées perpétuant la ségrégation raciale et gérées par des groupes religieux. (Cf https://www.politico.com/magazine/story/2014/05/religious-right-real-origins-107133/ ; https://www.thedailybeast.com/segregation-is-still-alive-at-these-christian-schools et https://www.christianitytoday.com/ct/2022/may-web-only/russell-moore-avortement-roe-rechercher-evangelique-fr.html )

    Parmi ces écoles, la Lynchburg Christian Academy de Jerry Falwell et l’université Bob Jones de Greenville. Voir l’arrêt Green versus Connally de 1971, dans lequel la Cour suprême des États-Unis décida de refuser l’exonération fiscale à toutes les écoles privées de l’État du Massachusetts pratiquant la ségrégation raciale, et ordonna, par la même occasion, au fisc (Internal Revenue Service) d’appliquer cette mesure à tous les établissements privés ségrégationnistes du pays.

    Bien fraternellement,
    Pep’s

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