La dégradation de la société a bien été anticipée par le philosophe Nietzsche à la fin du 19è siècle, qui a vu à l’avance l’émergence et la normalisation du nihilisme (=inversion de toutes les valeurs) qui mènerait d’après lui à l’effondrement.
Le nihilisme est une idéologie qui est le produit du rejet de toute croyance, qui refuse toute contrainte sociale et qui est une négation des valeurs dominantes (entendre : judéo-chrétiennes). Pour Nietzche, le nihilisme est une étape sociologique inévitable, et sa généralisation annoncera la fin de la civilisation.
« Ce que je raconte (il écrit ses notes vers 1888), c’est l’histoire des deux siècles qui vont venir. Je décris ce qui va venir : la montée du nihilisme. Cette page d’histoire peut être contée dès maintenant : car, dans le cas présent, la nécessité elle-même est à l’oeuvre. Cet avenir parle déjà par la voix de cent signes et présages, cette fatalité s’annonce partout; pour entendre cette musique de l’avenir toutes les oreilles sont déjà tendues. Notre civilisation européenne tout entière s’agite depuis longtemps sous une pression qui va jusqu’à la torture, une angoisse qui grandit de dix ans en dix ans, comme si elle voulait provoquer une catastrophe : inquiète, violente, emportée, semblable à un fleuve qui veut arriver au terme de son cours, qui ne réfléchit plus, qui craint de réfléchir »[10].
Certaines de ses phrases sont totalement visionnaires :
« Lorsque les déshérités n’ont plus de consolation, ils détruisent pour être détruits. Détachés de la morale (d’inspiration judéo-chrétienne), ils n’ont plus de raison de se soumettre à d’autres maîtres qu’eux-mêmes. Ils se placent sur le terrain du principe opposé, et veulent aussi de la puissance de leur côté, en forçant les puissants à être leurs bourreaux ».
« Il y aura une méfiance grandissante à l’égard de la force organisatrice de la volonté d’ensemble (les gouvernements, les élus des sociétés démocratiques) »
« On assistera à une transformation de l’inconscient collectif où toutes les appréciations » intuitives » viennent, les unes après les autres, au premier plan, comme si par elles on pouvait obtenir une direction dont on est privé autrement » : voilà une bonne définition des mécanismes du soupçonnisme, et du remodelage de la pensée populaire ; chacun suit son intuition et sa vérité.
« Il y aura une augmentation paroxysmique de la force relative comme force violente de destruction et de changement » : c’est l’émergence du populisme et l’instrumentalisation des émotions de la foule pour provoquer des poussées révolutionnaires et déstabilisatrices.
Dans ce grand mouvement de déconstruction des mentalités du 20è siècle (opposé au travail de Dieu qui œuvre à la construction d’une pensée divine dans l’homme, une pensée du bien et du mal, « jusqu’à ce que Christ soit formé dans vos cœurs »), l’être humain sans Dieu s’éloigne de la position où ses pulsions naturelles devaient être retenues. Rien d’étonnant à ce que ce siècle ait été le plus sanglant de tous ceux qui l’ont précédé, avec une émergence de la barbarie sous diverses formes : celle que pointait Camus dans sa réflexion, ou encore Hanna Arendt (« C’est dans le vide de la pensée que naît le mal »).
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Extrait de l’article « l’homme sans thora des temps de la fin«
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Photo Nicolas Vallauri